
La sécheresse de 1974 reste gravée dans ma mémoire comme le dernier épisode où j’ai connu le rationnement. J’étais enfant. Le Sahel brûlait sous un ciel d’airain, les greniers se vidaient, et le Mali tout entier apprenait à compter chaque grain de mil, chaque litre d’eau, chaque goutte de pétrole. C’était une catastrophe naturelle, un fléau venu du ciel contre lequel les hommes ne pouvaient que courber l’échine et implorer la clémence divine.
Cinquante ans plus tard, le rationnement est de retour. Mais cette fois, nulle sécheresse, nul caprice des éléments. Cette fois, c’est l’œuvre des hommes. De ces hommes en uniforme qui ont renversé la table en août 2020, promettant au peuple malien qu’ils feraient mieux que les civils « incompétents », qu’ils terrasseraient le terrorisme, qu’ils restaureraient la dignité nationale, qu’ils feraient enfin « lever le jour » sur notre pays martyrisé.
L’aveu d’échec numérisé
Écoutez bien ce que dit le communiqué de la Direction Générale du Commerce : « système de rationnement du carburant », « délai d’attente de 72 heures entre deux ravitaillements », « photographie des plaques d’immatriculation », « lutte contre les circuits de vente illicites ».
Derrière le jargon technocratique et la novlangue administrative, il y a une réalité crue, brutale, humiliante : le Mali de 2025, ce Mali « souverain » et « refondé » dont on nous rebat les oreilles, n’est plus capable de fournir de l’essence à ses citoyens.
Le boulanger ne peut plus faire tourner son four. L’artisan a éteint ses machines. Le taxi-brousse reste à quai. L’ambulance hésite avant de démarrer. La mère de famille calcule si elle peut se permettre d’aller au marché. Et pendant ce temps, on nous demande de télécharger une application, de poser pour la photo, d’attendre sagement trois jours avant d’avoir le droit – le privilège – de mettre vingt litres dans notre réservoir.
La faillite derrière le triomphalisme
Résumons le paradoxe dans toute son obscénité :
Une junte militaire qui a justifié son coup d’État par l’incapacité des civils à assurer la sécurité et le bien-être des Maliens se révèle aujourd’hui incapable de fournir les conditions minimales d’une vie normale – l’électricité pour s’éclairer, le carburant pour travailler, les denrées de base pour se nourrir.
Ils devaient vaincre le terrorisme : les groupes armés n’ont jamais contrôlé autant de territoire. Ils devaient restaurer l’autorité de l’État : des pans entiers du pays échappent à toute administration. Ils devaient redonner sa fierté au Mali : nous voilà réduits à quémander quelques litres d’essence sous l’œil d’un smartphone.
Où sont passées les promesses ? Où sont les dividendes de cette « souveraineté retrouvée » ? Où sont les fruits de ces partenariats « stratégiques » censés remplacer avantageusement les coopérations anciennes ?
Ne confondons pas détresse et résilience
Voici ma question, et elle s’adresse directement à ceux qui nous gouvernent depuis leurs palais climatisés et leurs cortèges de 4×4 :
Jusqu’où comptez-vous aller ?
Jusqu’où faut-il que le peuple malien s’enfonce dans la misère pour que vous compreniez que sa patience n’est pas un blanc-seing ? Que son silence n’est pas une approbation ? Que sa capacité à endurer n’est pas une invitation à l’écraser davantage ?
Il y a une différence fondamentale que ce régime semble incapable de saisir : la résilience d’un peuple n’est pas sa résignation. Le Malien qui fait la queue pendant des heures sous le soleil pour obtenir son quota de carburant, qui rentre chez lui dans le noir parce que l’EDM a encore coupé, qui voit ses enfants étudier à la bougie pendant que les généraux paradent dans Bamako illuminé – ce Malien-là n’est pas en train de vous applaudir. Il est en train de compter. Et de se souvenir.
Épilogue provisoire
Ils ont numérisé le rationnement. Ils ont mis la pénurie en application. Ils ont bureaucratisé la misère.
Mais qu’ils n’oublient jamais ceci : on ne gouverne pas éternellement un peuple par la file d’attente et le communiqué. On ne bâtit pas une nation sur les ruines de sa dignité. On ne fonde pas une légitimité sur la gestion austère de sa propre faillite.
La sécheresse de 1974 était une fatalité. Celle de 2025 est un choix politique.
Et les choix politiques, tôt ou tard, se paient.
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Maître Mamadou Ismaïla KONATÉ
Avocat aux Barreaux du Mali et de Paris
Ancien Garde des Sceaux





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